Dépôts de plutonium sous-évalués et transparence mise en cause à Cadarache
MARSEILLE, AFP, 15 octobre 2009 - L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a vivement dénoncé la sous-estimation de dépôts de plutonium sur un site de Cadarache (Bouches-du-Rhône), un incident dont le CEA minimisait jeudi le risque tout en admettant un défaut de communication.
L’ASN a décidé mercredi de classer l’incident au niveau 2 de l’échelle de gravité Ines (qui en compte 7) après que le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) de Cadarache l’eut informé de la sous-estimation de ces dépôts constatés sur son Atelier de technologie du plutonium (ATPu). Selon le CEA, les dépôts récupérés à ce jour, d’abord évalués à quelque 8 kg, sont en fait de l’ordre de 22 kg et pourraient s’élever à 39 kg.
Selon l’ASN, le CEA avait connaissance de l’incident depuis juin.
Le ministre de l’Ecologie Jean-Louis Borloo a estimé que "l’exigence de transparence doit être absolue en matière de sûreté nucléaire" et "regrette profondément qu’un tel délai se soit écoulé entre la découverte de cette situation et sa déclaration".
Pour Greenpeace, "il s’agit d’une des situations les plus graves et les plus critiques que l’on ait pu rencontrer dans une installation nucléaire depuis longtemps".
Le Réseau Sortir du Nucléaire a pour sa part accusé les autorités d’être "manipulées par l’industrie nucléaire" et d’être "incapables de contrôler les exploitants".
"L’incident n’a eu aucune conséquence", relève l’ASN. "Toutefois, la sous-estimation de la quantité de plutonium a conduit à réduire fortement les marges de sécurité prévues" pour la "masse critique", au-delà de laquelle la concentration de matières fissiles peut générer une réaction en chaîne.
"Une exploitation nucléaire doit maîtriser les quantités de matière.
Pour Greenpeace, il y avait dans le site de Cadarache l’équivalent de cinq bombes nucléaires. [Voir ci-dessous.]
Mais pour Henri Maubert, porte-parole du CEA à Cadarache, dans ce cas précis il n’y avait "pas de danger" car le plutonium était réparti dans 450 "boîtes à gants", ce qui n’en faisait pas "une masse critique".
Selon lui, les dépôts de plutonium concernés se présentent sous la forme de fines poudres dissimulées dans les interstices des "boîtes à gants" de l’ATPu, ces enceintes étanches permettant d’accéder de façon sécurisée à des zones contenant de la matière nucléaire.
Au total, l’ATPu, site inauguré en 1964 et en cours de démantèlement depuis mars, comptait quelque 450 boîtes à gants, actuellement en cours de démontage, ce qui explique la difficulté de l’évaluation, justifie le CEA. Un inventaire complet sera disponible "d’ici un mois".
En attendant, l’ASN a suspendu l’arrêt des travaux sur l’installation et le CEA a pris acte des critiques de l’ASN sur sa communication.
"On n’a pas caché la situation, on a attendu d’avoir une vision globale", a souligné M. Maubert, assurant de la "bonne foi" du CEA.
Selon Sortir du Nucléaire, "ces 30 kg de plutonium en trop pourraient cacher un trafic entre la France et les USA en 2004".
Une accusation démentie par le CEA, qui assure que la proportion de plutonium américain, utilisé en 2004 dans le cadre d’"une démonstration de faisabilité" du processus utilisé par le site, était "infime" et que les dépôts "sont liés aux 40 ans d’histoire de l’ATPu".
Ce dernier a eu pour activité principale la production de combustible MOX pour les réacteurs nucléaires. Son activité industrielle a été arrêtée en 2003.
A Cadarache, le rêve nucléaire aurait pu tourner au cauchemar
"Pour Greenpeace, il y avait dans le site de Cadarache l’équivalent de cinq bombes nucléaires."
Pour ACDN, c’était plutôt l’équivalent d’au moins 8 bombes, voire 10. Soit l’équivalent du stock de bombes que la Corée du Nord est soupçonnée d’avoir construites avec le plutonium issu de son "réacteur de recherches".
Il convient donc de rapprocher cet "incident" de la déclaration du président Sarkozy à ses homologues, à la session extraordinaire du Conseil de sécurité de l’ONU, le 24 septembre 2009 :
"Je comprends parfaitement les positions différentes des uns et des autres, mais tous nous pouvons être menacés, un jour, par un voisin qui se doterait de l’arme nucléaire.
"Deuxièmement, la Corée du Nord. Alors là, c’est encore mieux, ils violent toutes les délibérations du Conseil de Sécurité depuis 1993, ils ne tiennent aucun compte de ce que dit la communauté internationale, aucun. Mieux, ils continuent des essais balistiques.
"Comment l’accepter ? Quelles conclusions en tirons-nous ? Je dis qu’à un moment, là aussi, tous, quelles que soient nos positions par ailleurs, nous devrons nous mettre ensemble pour prendre des sanctions et pour que les décisions du Conseil de Sécurité des Nations Unies soient suivies d’effets.
"Enfin, je partage l’avis du Président de l’Ouganda comme du Président chinois sur l’accès au nucléaire civil. Et nous, les puissances nucléaires, nous devons accepter des transferts de technologies pour que tout le monde puisse avoir accès à cette énergie propre. J’ajoute que cela permettra d’éviter l’amalgame de ceux qui prétendent faire de la recherche nucléaire dans un but civil alors qu’ils le font dans un but militaire."
L’usine de Cadarache a "laissé traîner" et "perdu de vue" assez de matériau fissile pour créer "une deuxième Corée du Nord" : bel exemple de "fiabilité" du "nucléaire civil bien contrôlé".
Comme nous le disions : "Le rêve méditerranéen de Nicolas Sarkozy : un cauchemar nucléaire". Et ce rêve s’est étendu à la planète.
ACDN